V. Théorie de la Beauté d'après les idées modernes.
Le corps humain peut être considéré comme un système d'organes concourant tous, par une destination particulière, à la conservation de l'ensemble et devenant chacun susceptibles d'une éducation spéciale.
<< L'excellence du corps, dit Charron[1], est generalement en la forme, droicture et port d'iceluy; specialement en particulièrement en la face et aux mains, qui sont les deux parties, que nous laissons par honneur nuës. Certes, les sages, mesmes stoïques, ont tant fait de cas de la forme humaine, qu'ils ont dit vouloir mieux estres fols en la forme humaine, que sages en la forme brutale, preferans la forme corporelle à la sagesse.
<< Le corps de l'homme touche fort peu la terre; il est droict tendu au ciel, où il regarde, se voit et se cognoist, comme en son miroir; les plantes, tout au rebours, ont la teste et racines toutes dedans la terre; les bestes, comme au milieu, l'ont entre deux, mais plus ou moins : la cause de ceste droicture n'est pas proprement l'ame raisonnable, comme il se voit aux courbés, bossus, boiteux; non la ligne droicte de l'espine du dos, qui est aussi aux serpens; non la chaleur naturelle ou vitale, qui est pareille ou plus grande en certaines bestes, combien que tout cela y peut servir de quelque chose : ceste droicture convient à l'homme, et comme homme et comme roy d'ici bas. Aux petites et particulières royautés y a une marque et majesté, comme il se voit au dauphin couronné, au serpent bazilisé, au lyon avec son collier, sa couleur de poil, et ses yeux, en l'aigle, au roy des abeilles. Mais l'homme, roy universel d'icy bas, marche la teste droicte comme un maistre en sa maison, regente tout et en vient à bout par amour ou par force, domptant, ou apprivoisant.
<< Comme il y en a qui ont des contenances, gestes et mouvemens artificiels et affectés, aussi y en a qui en ont de si naturels et si propres, qu'ils ne les sentent ni ne les recognoissent point, comme pencher la teste, serrer le nés. Mais tous en avons, qui ne partent point de notre discours, ains d'une pause naturelle et prompte impulsion, comme mettre la main au devant en nos cheutes. >>
Doué d'une faculté locomotive indispensable à sa durée, l'individu doit souhaiter que ses membres s'y prêtent avec souplesse. Dans l'état de station, qui ne lui est pas moins naturel, il leur demande des mouvements analogues à son travail journalier et à ses plaisirs domestiques ; mais la variété des attitudes exigées est un résultat de diverses courbures, et les relations des membres, soit avec la tête, soit avec les autres parties du corps, ne s'effectuent que par une déviation continuelle de la ligne droite.
C'est pour répondre à ces vues que notre charpente osseuse, se subdivisant, présente des vertèbres, des apophyses, des condyles, des jointures, des articulations, charnières naturelles qui, sans cesse humectées de synovie, ont un jeu facile de rotation.
S'il n'en était pas ainsi, notre corps semblerait d'une seule pièce, comme un squelette d'airain, et l'action du bras, la plus importante de toutes, serait toujours excentrique.
Recouverts par la peau, gouvernés par les nerfs, dont ils reçoivent l’épanouissement, les muscles sont les cordes motrices de ce mécanisme. Un voile a été jeté avec sagesse sur ce travail. << Plus la trace en est dissimulée, dit avec raison Kératry, moins aussi l'aspect en est pénible pour l'oeil. >> Voilà un des titres de la Beauté humaine dans les organes.
Le mystère de la ligne ondoyante spécialement affectée aux femmes par quelques écrivains modernes s'explique d'après les données qui précèdent. Cette ligne accuse les intentions providentielles. Il ne faut pas lui attribuer un mérite en dehors de ce but de perfection matérielle; et surtout ne point y voir le charme qui se trouve dans la taille d'une jeune fille, comme l'ont voulu quelques idéologues. Ce charme vient d'ailleurs. Sans vous en rendre compte, vous l'aurez senti; un instinct secret, une perception intime, vous auront mieux parlé que le peintre Hogarth, quand, sur un des tableaux, la chute des reins d'une jolie femme aura captivé votre admiration. Certes, vous n'aurez songé ni à la ligne ondoyante ni à la ligne serpentine; vous aurez vu ressortir, sous le trait séducteur de l'artiste, trois conditions imposées par la nature à la femme qui doit plaire : 1° une taille proportionnée, présomption de santé et de flexibilité locomotive; 2° retours sympathiques sur vous-même à l'endroit des liens sensuels qui unissent les deux sexes et qui déterminent leur approche voluptueuse; 3° appréciation secrète, silencieuse, mais instantanée, des intérêts de rapprochement, de fécondation et d'imprégnation, qui dominent tous les rapports d'un sexe avec l'autre sexe.
La reproduction de l'espèce, but final de l'homme et de la femme, ne sera jamais indépendante des jugements, même rapides, portés sur les charmes individuels.
Selon certains artistes, le sexe masculin a été dessiné à l'angle ou au carré, tandis que le sexe faible a été dessiné à la courbe, même au cercle. << Par cette seconde configuration, propre à satisfaire deux sens, surtout quand elle se revêt d'une douce épiderme, un appel est fait aux désirs, >> dit un philosophe éminent, déjà cité. Ces désirs et la volupté qui les accompagne sont le premier moyen auquel la nature ait recours dans l'exécution de ses plans. Voulant établir une société entre deux êtres, doit-on s’étonner que la sagesse divine la commence par un bonheur sensuel ? L'indifférence les eût tenus chacun à l'écart; la douleur les eût déterminés à se fuir : il fallait donc les rapprocher par l’attrait du plaisir.
Des qualités attachantes se découvriront ensuite; pour l'instant, il suffit que le besoin instinctif parle; le sentiment épuré aura son tour; de même que les corps se sont cherchés, les âmes se chercheront et se trouveront. Le point essentiel consistait à se trouver, à faire rapporter les deux extrémités d'un lien pour en former un nœud.
Si, dans l'ordre de la matière et de la nature animée, certains êtres nous charment plus que d'autres et sont proclamés beaux par excellence, c'est parce que nous en attendons davantage; c'est parce que, indépendamment de leurs qualités générales, essentielles, ils en possèdent de plus directement appropriées à notre usage ou à notre manière de voir.
Les goûts nés des climats, des tempéraments, des habitudes, des mœurs, répandant autant de nuances différentes, souvent inexplicables, sur les jugements qu'on porte à l'égard de la Beauté : les besoins sont divers; les impressions diverses; les appréciations s'en ressentent. Quand les besoins sont factices, car les impressions sont trompeuses, les appréciations ne sauraient être vraies ni exactes. Tous les peuples, toutes les races, ont passé par là. Ce qui a été jugé Beau dans un temps, soit dans la nature physique, soit dans la nature morale, soit parmi les êtres, soit parmi les arts, n'a pas conservé ce caractère d'une manière indélébile; mais on peut au moins établir en principe que tous les peuples parvenus au même degré de civilisation et de moralité religieuse se sont faits, sur la Beauté, des idées presque identiques.
<< Aux Indes, dit Charron, la plus grande Beauté est en ce que nous estimons la plus grande laideur, sçavoir en couleur basanée, lèvres grosses et enflées, nez plat et large, les dents teintes de noir ou de rouge, grandes oreilles pendantes ; aux femmes, front fort, petit et velu, les tétins grands et pendans, afin qu'elles puissent les bailler à leurs petits par-dessus les espaules, et usent de tous artifices pour parvenir à cette forme. Sans aller si loin, en Espagne, la Beauté est vuidée et estrillée; en Italie, grosse et massive. Aux uns plaist la molle, délicate et mignarde; aux autres la forte, vigoureuse, fière et magistrale. >>
Wolf ne voit la Beauté que dans la perfection et n'admet que le sens intime pour son appréciation. Il distingue deux sortes de Beautés : la vraie et l'apparente.
Crouzas donne à la Beauté cinq caractères : la variété, l'unité, la régularité, l'ordre, la proportion.
Hutcheson prétends que la Beauté ne saurait être mieux définie que le visible; et il admet un sens interne du Beau, sorte de sixième sens, plus ou moins développé dans les êtres.
<< La Beauté est la forme d'un tout qui plaît à chacun de nos sens, dit Le Camus dans la bouche d'Abdeker. Ce tout plaît à nos yeux par l'étendue, la couleur, le nombre, l'arrangement et la proportion de ses parties; à notre toucher, par son tissu; à notre odorat, par son odeur; à notre ouïe, par le son. >> Examinons, avec Le Camus, chacune de ces conditions nécessaires au vrai type de la Beauté :
Une personne trop grande ou trop petite, trop grosse ou trop maigre, nous déplaît, parce qu'elle ne se trouve pas dans une certaine relation avec nous-mêmes et le commun des hommes. La taille d'un géant ou celle d'un nain est vis-à-vis de nous un écart de la nature. Le Beau suit ordinairement la règle générale que la nature a fixée elle-même.
La couleur des parties est encore une de ces lois qui doivent être observées dans la composition du Beau. Une peau trop brune, jaunâtre, parsemée de tâches de rousseur, doit être difforme, si une peau bien blanche est l'état de perfection.
Le nombre est tellement déterminé, qu'il ne peut manquer ou excéder sans une difformité notable. Figurez-vous quel effet un œil de moins ou deux nez feraient sur un visage ?
Le défaut de sourcils, une loupe au front, des verrues ou autres excroissances de chair, dérangent les traits les plus réguliers, et frappent la vue d'une façon désagréable.
La Beauté consiste aussi dans l'arrangement. Des dents mal symétrisées dans la bouche, des cheveux mal plantés sur le front, forment une figure bizarre qui ne peut plaire, malgré quelques agréments semés sur le reste du visage.
Toutes les parties doivent être proportionnées et avoir entre elles un rapport déterminé. Y a-t-il rien de plus ridicule qu'une grosse tête sur un petit corps, et un petit nez sur un gros visage ?
La perfection du tissu des parties n'est pas moins nécessaire à la perfection générale : une peau rude, couverte de poils et de boutons, criblée de marques de petite vérole, est disgracieuse au toucher ainsi qu'à la vue. Il faut aussi que notre odorat soit satisfait. Tel objet dont l'haleine n'est pas pure, ou dont les différentes parties du corps exhalent des vapeurs fétides, ne peut inspirer que du dégoût. Enfin, dans un ensemble animé, dans un être accompli, il importe que la voix dispose favorablement le cœur qu'un premier coup d’œil a séduit. << J'ai connu une belle femme, dit Le Camus, qui à peine trouva un seul adorateur, parce qu'elle avait la voix rude et disgracieuse. Chacun s'approchait d'elle pour la voir, et s'éloignait ensuite lorsqu'il l'entendait parler. >> Ce que fait observer Le Camus chez une femme ne déplairait certes pas moins chez un homme. Pour que deux êtres se rapprochent, pour que deux sentiments se confondent et s'harmonisent, il ne faut point d'anomalies repoussantes.
VI. Idéal de la Beauté ou Beauté artistique et poétique.
A suivre..
Amis de l'ouverture d'esprit, bonjour. :)
Vous noterez que depuis 1858, notre propre jugement n'a pas tellement fait de chemin. :°
Notes
[1] De la Sagesse, liv 1er, Chap. X.
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